Révélation

On m’a dit un jour que « pour comprendre une mairie, tu dois comprendre son budget ». Pour moi, hermétique aux chiffres (d’ailleurs j’ai fait un bac A2, c’est vous dire), ça a d’abord été un coup de massue. J’ai même eu envie de vomir (j’ai la nausée facile).
« Mais comment ? » ai-je bredouillé au bord des larmes. Ce à quoi mon interlocuteur a répondu « Le Grand Livre. Tout est dans le Grand Livre..! ». Et je suis repartie avec ce mystère sous le bras. Qu’est-ce que ça peut bien être ? Un grimoire qui renfermerait toutes les formules municipales ? Soit dit en passant, c’est vrai que j’ai toujours trouvé qu’il y avait une part de magie dans le vocabulaire institutionnel : par exemple, j’adore avoir l’occasion de dire « je te donne mon pouvoir », c’est infiniment plus classe que « je te file le petit papier pour que tu votes en mon nom ». L’idée de me balader avec en poche le « pouvoir » de quelqu’un me fait toujours sourire, vraiment.

Lors d’un conseil, donc, j’ai demandé à notre Val locale si je pouvais consulter ce fameux grand livre afin, lui dis-je, de me familiariser avec le budget de la commune et ainsi cesser de poser d’innombrables questions lors du vote du budget – qui approchait à grands pas.
Un silence gêné a d’abord accueilli ma question, suivi d’un échange de regards ébahis avec notre très neutre secrétaire de mairie.
« Heu… Non ! Enfin, c’est pas la peine, tu ne comprendrais rien »… a émis notre diplomate chef du village.
Après une brève hésitation entre déception et vexation, j’insiste : ça vaut la peine d’essayer parce que, j’en suis sûre, ça me parlera. Rien à faire, c’est refusé. Pour enfoncer le clou, la Neutralité Incarnée (notre néo-secrétaire) avance avec fermeté que ce grand livre est immatériel (je vous le disais, tout cela est féérique).
– « On ne peut pas… l’imprimer ? » ose une Marie-Jeanne tristement rationnelle et de plus en plus perplexe.
– « Non, en plus ça prendrait plusieurs feuilles, c’est pas possible… ».
J’ai baissé les bras devant un argumentaire aussi implacable.

Mais cette affaire a solidement piqué ma curiosité, alors j’ai entrepris de m’instruire toute seule. J’ai trouvé un extrait de grand livre (matériel, celui-là), que j’ai épluché. Il s’agit des dépenses ligne par ligne de la commune, ce qui est beaucoup moins enchanteur que ce à quoi je m’attendais. Mais je dois reconnaître que quelque chose d’incroyable s’est produit. Mon cerveau a intégré des gros mots comme investissement, fonctionnement, amortissement sans que je n’aie mal à la tête. Non seulement j’ai compris ce que je lisais mais je me suis prise au jeu, j’ai trouvé ça presque passionnant tous ces chiffes qui doivent entrer dans la bonne case pour s’équilibrer avec d’autres chiffres… Je n’en suis moi-même pas revenue.

Cette miraculeuse découverte n’aura pas servi à grand chose au final. J’étais absente le jour du vote du budget et je n’ai pas eu l’occasion d’éblouir mes pairs de mes connaissances toutes neuves. Allez, ce n’est que partie remise, plus qu’un an avant le prochain. En attendant je compte m’essayer à la prestidigitation, je sens que ça va m’aller comme un gant et j’adore les nouveaux défis.

Coup d’éclat

Je m’en souviens très bien, Val avait dit qu’on le ferait ce coup d’éclat : à mi-mandat, là, il est temps de se bouger et de montrer à nos administrés que oui, ils ont bien raison de nous confier leurs impôts !

Forte de cet objectif (et un peu contrainte par cette pesante M-J qui met toujours des sujets douloureux sur le tapis), Val a lancé l’idée de réunir une commission bâtiments municipaux. « On va engager une vraie réflexion sur le devenir de nos bâtiments municipaux, et ce qu’il convient d’en faire pour le bien de la commune » (oui, c’est assez courant comme plan : « engager une réflexion », en clair c’est réfléchir à la manière dont on va pouvoir réfléchir à un sujet donné afin d’aboutir à un plan d’action futur et indéterminé qui lui-même donnera lieu à une nouvelle commission…). Imaginez ma frénésie quand elle a demandé qui voulait en faire partie : j’ai agité le bras avec entrain, prête à jongler avec mes stylos en jouant du kazoo s’il le fallait. C’est gagné, j’en suis ! Première étape.

Deuxième étape : réunir ladite commission. À la date fixée, après des recherches studieuses, j’avais listé environ quatorze projets envisageables par bâtiment et répertorié toutes les aides dont on pouvait bénéficier pour chacun d’entre eux. Un boulot de titan me direz-vous, mais j’aime me rendre utile.

La commission n’a pas eu lieu cette fois-là : une réunion de communauté de communes est tombée exactement dans le même créneau. Pas grave, voilà l’occasion de revoir ma copie et de peaufiner tout cela.

Une reprogrammation plus tard, me voilà de nouveau dans les startingblocks, avec des variantes et des comparaisons avec l’existant sur les territoires voisins… Mais le rendez-vous a dû être reporté : Val a peut-être eu une idée et veut creuser de ce côté là avant qu’on se rencontre.

C’est re-reprogrammé. Bientôt.

C’est étrange comme réchauffé 4 fois, un sujet passionnant peut perdre toute sa saveur. Je ne suis même plus sûre d’avoir envie d’y être à cette commission, finalement. Où sont mes notes ? Si j’avais le temps je prévoirais de les relire, tiens.

Troisième étape… Alors…

Là, tout de suite, la perspective est un peu trop vague. Je n’ai jamais eu le sens de la projection, de toute façon.

En attendant, j’ai été obligée de m’occuper le corps et l’esprit et j’ai maintenant une nouvelle corde à mon arc : je prépare mon passage de 3e dan en zumba. Ça peut servir.

Des vertes et des pas mûres

Je passais en mairie en toute neutralité, pour une affaire neutre conformément à la personnalité de notre toute nouvelle secrétaire de mairie. C’est alors que je l’aperçus. Elle était là, disposée au beau milieu du mur, quatre punaises, rien autour, on ne voyait qu’elle : la toute nouvelle affiche du festival International du Point de croix et de la ruralité, deuxième édition.

Comment ? Pourquoi n’ai-je pas été appelée à participer à l’élaboration de celle-ci ? Moi qui ai été force de propositions lors de la première édition, qui ai eu l’honneur d’en réaliser l’affiche et le site dédié, qui ai suggéré une identité visuelle jusque dans la signalétique (proposition rejetée, rien de tel qu’un bon marqueur et une main appliquée)… Ma première réaction a été la colère, le bouillonnement : j’ai été volontairement évincée, c’est une trahison, une conspiration, un camouflet ! Mais heureusement ma grande ouverture d’esprit m’a permis de prendre de la hauteur et d’analyser les faits :

– réalité numéro 1 : je n’ai été conviée à aucune commission animation, mais il y a une excellente raison à cela qui m’a été rapportée par Marine, chargée d’inviter les membres concernés. Sa cousine porte le même prénom que moi, c’est donc tout naturellement qu’elle a envoyé toutes les invitations à celle-ci, qui ne devait rien comprendre la pauvre et a choisi de ne pas manifester son étonnement. Tout s’explique.

– réalité numéro 2, j’ai remis en question la pérennité dudit festival lors du débriefing qui a suivit la première édition. Alors que l’ambition de Val était d’en faire un évènement incontournable sur le territoire et au delà, j’ai brisé son élan en lâchant sans ménagement que monopoliser durant une année la totalité de l’équipe municipale pour n’avoir que 2 de nos administrés parmi les visiteurs, ça pouvait être mal perçu. J’ai aussi suggéré d’impliquer davantage les villageois dans la manifestation en mettant en valeur leurs œuvres, et j’ai terminé en proposant de réaliser moi-même le comptage lors de la deuxième édition. Pourquoi, a émis une Val tremblante ? Pour établir des statistiques sur l’origine géographique des ces fameux 700 visiteurs, et ajuster la communication par la suite pardi. Tout cela elle l’a mal pris, je le sais, c’est un fait…

– réalité numéro 3, je suis assez prise par le temps, et Val le sait. Je fais partie de la commission communication, certes, mais il m’apparaît évident maintenant qu’elle a souhaité préserver ma vie familiale et professionnelle. C’est tout à son honneur. Je la remercierai, je le ferai.

Allez, c’est oublié tout ça. Marine a retrouvé mon numéro, j’ai exposé mon point de vue, j’ai plus de temps pour mes cartes de vœux… Cela dit elle a quelque chose qui ne me plaît pas cette affiche. Le choix de la police (comic sans ms, celle-là…) ? L’élément central vert, sur fond vert, avec le nom du festival écrit en vert (foncé) ? Je suis pas fan du vert, voilà tout. Mais je suis quand même un peu verte.

The wind of change…

Mais que se passe-t-il dans notre paisible village ? La première réponse qui me vient, c’est « rien, bien sûr ». Mais à y regarder de plus près, si, quelque chose a changé.

Les acteurs de la commune, d’abord. Outre notre adorable secrétaire partie en retraite, le personnel de service a été remplacé suite à plusieurs longues maladies. Les recrutements ont tous été menés par un duo Val-Dory méticuleux. Qui dit nouveaux acteurs dit aussi nouvelles méthodes : la nouvelle vague a aussi modifié nos habitudes. Nouveaux horaires et nouveaux aménagements en mairie façon comptoir de banque, forcément on y est moins et moins longtemps. Idem pour le personnel de cantine et de garderie : bon, pas pareil.

Et puis cette prise de conscience de Val, au cours de l’unique conseil municipal depuis cette rentrée de septembre : « nous voici quasiment à mi-mandat. Il faut une action, un projet, en vue des prochaines élections en 2020 ». Tout s’explique. Une candidature ça se prépare. On nettoie, on range, on accélère… et sort de sa manche un projet, vite. Le problème c’est qu’un projet communal, on n’en a pas. Il y aurait bien un truc ou deux à creuser du côté des (nombreux) bâtiments municipaux, mais curieusement dès qu’un membre du conseil tente d’y faire allusion, il se prend une flopée d’arguments au travers du museau qui le renvoie bien vite au mutisme qui est de mise au cours d’un conseil. Une commission spéciale « bâtiments municipaux » a été créée en juin dernier, mais elle n’a jamais été réunie. En même temps ça fait un bon moment qu’aucune commission n’a été réunie, en fait (excepté la commission animation afin de mettre sur pied la deuxième édition du Festival International du Point de Croix).

Non, pour mener à bien son futur projet, Val travaille son nouveau binôme maire-secrétaire, comme elle le nomme. Un binôme qui a même supplanté le tout puissant « bureau », puisqu’il assure la gestion de la commune de A à Z, chapeau bas. Même notre Dory (d’humeur exécrable ces temps-ci) s’en trouve toute désœuvrée.

Voilà où on en est. Pour nous, conseillers et adjoints, ça fait plus de temps pour le taï-chi, le point de croix, ou pour faire des crêpes (c’est bon, les crêpes).

 

 

 

 

Pot de départ

L’évènement majeur de cette rentrée, c’est le départ de notre secrétaire de mairie préférée. C’est à dire notre unique secrétaire de mairie, celle qui connaît sur le bout des doigts notre joyeux village et chacun de ses habitants depuis plus de 20 ans, celle qui a connu trois maires, collaboré étroitement avec les deux premiers (un peu moins étroitement avec la troisième). Celle qui, en plus d’être efficace et professionnelle, est sympathique et compréhensive avec chacun. Et voilà l’heure de la retraite.

Évidemment, pas question de la laisser s’en aller sans un au revoir en bonne et due forme. Alors chacun s’organise, élus et habitants. Des préparatifs côté mairie qui m’ont donné une vague impression de scène répétée, genre Guignol et Gnafron.

Acte 1
Décor : La mairie
La gentille, Val
La méchante, Dory

– (Val) Pour ce pot de départ exceptionnel, il nous faut une réception exceptionnelle : petits fours, crémant à profusion. On prévoit 200 personnes…
– (Dory, en retard) Qu’est ce j’ai raté ?
– (Val, enthousiaste) 2000 petits fours sucrés et salés !
– (Dory, sourcils froncés) Comment ça ? Mais c’est très cher tout ça, à 50 centimes le toast, on va ruiner la mairie, et le budget école ? Les cadeaux de fin d’année pour nos anciens ? On n’a pas les moyens !
– (Val, l’air soucieux) Hmmm… Tu as peut-être raison : Comment faire ?

A ce moment là, le public croit avoir une idée de génie pour sortir nos 2 amies de cette situation :
– (M.-J., Marine et Sylviane, en choeur) On n’a qu’à les faire !
Échanges de regard de Val et Dory, fin du premier acte.

Acte 2
Même décor
Mêmes personnages
– (Dory) Pour le cadeau, il faut absolument dissocier la mairie des conseillers municipaux. On ne va quand même pas tout mélanger.
– (Val) D’accord. Et pour les habitants, que fait-on ?
– (Dory) Qu’ils se débrouillent ! On leur donne déjà la date, on ne va quand même pas les prendre par la main.

Le public, encouragé par son succès lors de l’intervention précédente, tente une suggestion :
– (M.-J., Marine et Sylviane, en chœur) On n’a qu’à faire une boîte, et puis faire circuler une info dans le village !
– (Dory et Val, en chœur aussi) Non.

Fin du deuxième acte.

(Une information (plus qu’une invitation) a ensuite été posée à la hâte dans les boîtes aux lettres, sans coupon-réponse (Dory a oublié, ça arrive d’oublier), prise en sandwich entre 2 prospectus.)

Durant le dernier acte de cette aventure, dans la salle des fêtes, et après avoir intensément tartiné une journée durant, nous avons pu entendre le discours du premier maire avec lequel notre jeune retraitée avait travaillé au sein de la commune. Il a énuméré les nombreuses actions entreprises durant ces années, tous les projets menés conjointement, et les qualités dont notre chère secrétaire a su faire preuve sans jamais démériter.

Puis le deuxième maire avec lequel elle a collaboré a vanté son professionnalisme et sa grande compétence au travers de tous les dossiers traités les uns après les autres, malgré les difficultés et les contraintes. Il lui a aussi remis l’enveloppe de la part de tous nos administrés (qu’une villageoise a spontanément centralisé).

Enfin, Val a chanté une petite chanson, une ode au métier de secrétaire. Elle compose, aussi.

Merci à tous, le buffet est ouvert !

Rideau.

 

C’est reparti !

Oui, dans notre paisible commune les vacances c’est sacré.

Durant deux mois c’est la sérénité absolue : pas de commissions, pas de conseil, pas de festivités non plus, rien qui risquerait de perturber notre quiétude estivale. C’est relâche.

J’ai donc profité de ce long fleuve tranquille pour faire le point sur mon investissement municipal. Je me suis ainsi aperçue que je me laisse bien trop souvent aller à me plaindre ou à ironiser sur l’équipe qui m’entoure : pas bien. Alors que j’aurais pu mettre au point des outils ou une méthodologie pour devenir un bon conseiller, que de temps perdu !

J’ai donc décidé que mes bonnes résolutions de rentrée seraient les suivantes :

  • Je positiverai davantage, en cherchant toujours le bon côté de chaque situation et de mes interlocuteurs (c’est facile, je pense qu’il suffit de faire du yoga ou du tai-chi-chuan, j’ai lu ça quelque part) ;
  • Je prendrai la peine de noter et de mettre à disposition de qui voudra tous les outils qui me permettent d’avancer dans ma mission et de mieux décrypter le monde merveilleux des collectivités territoriales.

Voilà, j’ai hâte de me remettre en selle. Val, de son côté est déjà en route pour de nouvelles aventures et nous prépare une année scolaire pleine de dossiers passionnants. En vrac, quelques thématiques annoncées :

  • Festival du Point de Croix, deuxième édition (c’est reparti, chouette) ;
  • Mais que vont devenir tous nos jolis bâtiments communaux inoccupés ? ;
  • Quel avenir pour les fêtes et manifestations du village (c’est vrai quoi, ya jamais personne, alors que l’offre culturelle est là…) ;
  • Comment venir à bout des incivilités qui nous pourrissent la vie (encore des crottes de chien sur les trottoirs, des tontes de pelouse hors créneaux horaires, bref, des nuisances de tous poils)

Je vous prépare un bilan de conseil version 2.0 : clair, neutre, et résolument POSITIF !

(Et là j’y vais, j’ai tai-chi…)

Ça baigne dans l’huile

Notre généreuse mairie met une fois par an la salle des fêtes à la disposition de ses conseillers dévoués pour les remercier de leur engagement. Avantage en nature jugé inapproprié par Bernard, co-second adjoint, mais tant pis, cette année j’ai eu l’honneur d’en bénéficier. Dans la salle des fêtes, il y a une grande friteuse, style professionnelle. Et j’adore les frites. Audacieuse, j’ai donc demandé le prêt de cette rutilante machine, et ma requête a été acceptée. Joie, bonheur, et préparatifs s’ensuivent.

Quatre jours avant ma petite surprise-party, Dory m’annonce qu’un souci majeur se profile pour que j’utilise l’engin : il fonctionne sur le 380 V, et donc se branche dans un local tenu secret, fermé à double tour pour des raisons de sécurité. Elle me donne donc rendez-vous le lendemain pour une formation friteuse en bonne et due forme, « tu comprends, la sécurité… ».

Or le matin du lendemain, rien à voir avec notre affaire, mon très cher mari échange justement quelques mots avec Val au sujet d’un écoulement d’eau communal bouché, et termine la conversation par un maladroit sous-entendu sur la supposée mauvaise foi de notre chef du village… Aïe. La boulette. Je la connais bien, notre Val. Un pressentiment m’assaille car ne dit-on pas « Val contrariée, friteuse confisquée » ?

Bingo, au lieu de retrouver Dory pour notre formation en tête-à-tête, voilà le bureau au complet qui débarque en mairie à l’heure dite. Avec mon fautif époux, on nous invite à gravir les marches. À l’extrémité de l’immense table du conseil, Val trône, l’air grave. Buste de Marianne à sa droite, portrait de notre président national à sa gauche, elle lève à peine les yeux pour nous inviter à nous assoir… « Vous ne me faites pas confiance, vous n’aurez pas la friteuse » assène-t-elle. J’ai déconnecté directement à ces mots en pensant à ma reconversion professionnelle dans la voyance, une activité lucrative. Mon preux mari, lui n’a pas décroché, il s’est battu vaillamment et a démonté un a un tous les argument avancés par nos accusateurs (je cite en vrac : c’est dangereux une friteuse, et s’il y a des enfants, et si tout le monde se mettait à la vouloir notre friteuse qu’elle est à nous…). Et il a obtenu gain de cause, quelle fierté : la friteuse est à nous, c’est bon pour une fois, mais il faut qu’on aille la brancher ailleurs et à l’insu des villageois, et qu’on arrête de dire du mal aussi.

Voilà une belle victoire. En sortant, alors que j’en étais toujours à mon plan de carrière, mon dévoué conjoint est allé acheter quatre friteuses neuves. Et qu’on n’en parle plus.

 

Pas de malaise…

Malaise : N.M. Sensation pénible, mal localisée, d’un trouble physiologique. Brusque défaillance des forces physiques pouvant aller jusqu’à l’évanouissement. État, sentiment de trouble, de gêne, d’inquiétude, de tension.

Larousse

Notre dynamique mairie est aussi employeur. Elle emploie pas moins de sept personnes, tous postes confondus.

Nous avons d’abord deux agents techniques. Ils entretiennent nos bâtiments et nos espaces verts depuis de nombreuses années. L’un d’eux est malheureusement en arrêt : dépression. Des soucis perso, explique vaguement Val. Par discrétion, personne ne pose de questions.

Il y a le personnel de cantine et de garderie. Elles sont étaient quatre, pour encadrer nos bruyants marmots, assurer leur sécurité et la propreté des locaux, essuyer des nez qui coulent, et autres réjouissances de la petite enfance. En fait il n’en reste qu’une. Deux d’entre elles sont en arrêt de longue durée pour des troubles musculo-squelettiques, à ce qu’on raconte c’est assez courant. Et assez handicapant. J’ai d’ailleurs croisé l’une d’elles qui marche à grand peine parce que les opérations n’ont pas suffi. La deuxième attend qu’un médecin se prononce sur sa capacité à reprendre son poste. La troisième démissionne, officiellement parce qu’elle déménage (à 10 kilomètre de chez nous). Et la quatrième souffre d’une sciatique : c’est notre Atsem, elle tient bon pour le moment mais compte les jours jusqu’aux vacances.

Enfin il y a notre secrétaire de mairie. Elle a toutes les qualités : pro, efficace, ordonnée, sympathique, compréhensive… Mais elle s’en va. Après 30 ans de bons et loyaux services elle prend sa retraite anticipée.

Deux postes rescapés sur sept, voilà qui donne beaucoup de soucis à notre vaillante Val : des arrêts de travail renouvelés, des contrats de remplacement, des entretiens d’embauche… Elle recrute à tour de bras, toujours en local, et uniquement des personnes qu’elle connaît : elle le dit très bien, on ne sait pas sur qui on peut tomber en diffusant une annonce. Et elle peine. « Les gens ne veulent pas bosser, entre ceux qui se font arrêter et ceux qui refusent des tâches de leur contrat, on ne s’en sort pas ». Elle a sûrement raison.

Un jour l’un de nos administrés a lancé, en parlant de la commune en général, « il y a un malaise ». Val l’a trouvé méchant.

Mais étrangement, je me sens moi-même un peu mal à l’aise là dessus : au final ces sept personnes employées par notre douce commune sont nos collègues, elles sont là comme nous au nom du service public alors que certaines d’entre elles ne nous connaissent même pas. Qu’aucun d’entre nous, conseillers, n’a jamais vraiment pris de nouvelles de ceux qui sont absents, pas de fleurs, pas de mots d’encouragement. Que le mot « prévention » n’a jamais été prononcé. Que les personnes qui quittent volontairement leur poste n’ont pas été retenues.

Je n’en parle pas à Val, mais je dois être moi aussi une bien méchante personne : je me dis souvent « il y a un malaise ».

Le festival international : enfin, le bilan

Voilà, c’est fait.

Le festival international du point de croix, marotte de notre Val, vient d’avoir lieu.

Un franc succès, cette première édition, selon les organisateurs. Deux jours d’expositions et de conférences, 25 exposants de toute la France, un peu de soleil pour les photos officielles… On lâche des chiffres : 500, 600 et même 700 visiteurs venus de France et de Navarre ! Tous ces passionnés du point de croix qui se bousculent dans notre salle des fêtes, quelle joie, quel honneur ! Val exulte.

Niveau communication, consciente de l’ampleur de l’événement notre chef du village avait mis le paquet : « il faut que tout soit vraiment pro », nous a-t-elle assuré. J’ai tout d’abord eu l’honneur de réaliser le site dédié et les affiches. Je me suis beaucoup appliquée. Après Val m’a demandé de créer une page FaceBook au nom de la commune pour relayer l’événement. Là, j’ai pouffé, et je lui ai conseillé de se rapprocher de monsieur Malchance qui, lui, fait ça très bien. Elle n’a pas ri, elle ne m’a plus rien demandé. A l’approche de la date fatidique, pour rester dans le « pro » je me suis tout de même proposée d’accorder toute la signalétique du festival aux affiches, l’identité visuelle et tout ça c’est mon dada. Mais tout était déjà prévu : « j’ai acheté des plaques en plastique et des feutres indélébiles »… Je ne voyais pas les choses comme ça. Bof, j’en fais toujours trop sans doute. Rien n’a été oublié : le parking (à l’écart de la manifestation pour éviter les embouteillages à proximité du site), l’entrée, les salles d’exposition (deux salles !), la buvette, les WC, chaque lieu a revêtu sa belle pancarte… Cerise sur le gâteau, Val (qui décidément ne peut compter que sur elle-même) a réalisé de sa main, à l’aide d’une règle et d’un compas, un joli plan du cœur de village qu’elle a annoté et photocopié à l’usage des visiteurs.

Pour le bilan, comme chiffre officiel, on a gardé « plus de 700 ». La personne en charge du comptage était l’un des exposants, il était un peu occupé. A un moment il s’est retourné pour regarder autour de lui, il y avait bien 20 personnes, a-t-il expliqué, « oui, il y avait du monde c’est sûr ». Bon. « Et parmi la foule, combien de nos chers administrés ? » ai-je demandé, curieuse ? « Deux familles », s’étrangle Val. Dory, qui a toujours une théorie dans sa manche avance une explication : « Toute façon, la culture en milieu rural… ». Ça m’a laissée songeuse.

Moi je l’ai ratée, la manifestation de l’année. Ma passion pour la natation synchronisée m’a retenue ailleurs. J’avais répet’.

La fois où j’ai craqué

J’ai une confidence à vous faire.

Ce blog ne doit pas son existence qu’à mon investissement dans ma mission et ma quête de savoir (attention, je ne remets rien de ces motivations en question, hein ?).

L’idée m’est venue après avoir vécu une situation surréaliste qui m’a profondément déstabilisée.

Les élections avaient eu lieu depuis peu, tout le monde prenait ses marques. Je fais partie de la commission communication donc je prends mon rôle très à cœur, et je lâche, radieuse, après un conseil « ce serait bien que j’aie les codes d’accès à la page dédiée à notre superbe commune sur le plus célèbre des réseaux sociaux ! » Val et Dory ouvre de grands yeux vides, je comprends assez vite que la barrière de la langue vient d’opérer. Néanmoins elles percutent en quelques secondes qu’à leur insu, une page portant le nom de notre commune est active sur FaceBook. Qui ? Qui est à l’origine de cette mascarade ? Bien sûr, je suis mandatée pour répondre à cette question, je n’avais qu’à pas soulever un tel lièvre. J’enquête, je trouve, et pas de chance il s’agit d’une charmante personne membre de l’unique association du village.

Puis les choses m’ont un peu échappé :

Monsieur Malchance a reçu une convocation, à laquelle il a répondu qu’il n’était pas dispo. La municipalité, avec plus de fermeté, a exprimé son mécontentement d’avoir eu connaissance de ladite page, en jetant, n’ayons pas peur des mots, le terme « d’usurpation d’identité ». Monsieur Malchance, bien décidé à avoir le dernier mot, a accusé notre chère Val de gaspiller l’argent de la mairie en procès inutile à l’encontre des citoyens (bon, il était énervé). Là, au sommet de la tension nerveuse, Val décide de réunir le conseil municipal afin de résoudre ce qui était devenu « l’affaire Malchance ».

– (Val) Je pense qu’il faut porter plainte. Si on ne le fait pas au nom de la mairie, je déposerai une main courante en mon nom. Ça peut aller loin : on peut lui faire vendre sa baraque. (Victor acquiesce)
– (Dory) On va le convoquer, maintenant il faut qu’il s’explique c’est grave ce qu’il a fait, c’est très grave !
– (Victor) Il faut rédiger un courrier plus ferme, lui exposant les risques qu’il encourt en terme pénal…

A ce moment-là, j’ai réalisé que tous ces gens, autour de la table, prenaient sur leur temps de vie pour discuter, l’air grave, d’un tout petit détail insignifiant. Je me suis rappelée qu’on parlait juste d’une page qui avait recueilli 30 « J’aime » et dont si peu de personne se souciait que c’en aurait presque été risible. J’observe leurs postures, leurs têtes qui opinent, je ne comprends plus personne, soudain.

– (M-J, au bord de l’explosion) Sinon, rappelons-nous qu’on ne parle que d’une page FaceBook, après tout, et que ce monsieur n’a rien fait d’illégal en voulant faire vivre son village ! Je suggère qu’on lui écrive plutôt un courrier le remerciant de son investissement, en lui précisant que nous souhaiterions que la gestion d’une telle page nous revienne, fin de l’histoire.

Un silence a d’abord accueilli cette tentative de désamorçage, mais Dory s’est vite ressaisie : « c’est grave, tu ne te rends pas compte M.-J. Il fait exprès de semer la confusion chez les villageois, il est malveillant, je le sais. On ne peut pas le laisser faire. »

Là, je ne peux pas expliquer ce qui m’est arrivé. J’ai baissé la tête, j’ai senti une nausée et des larmes d’impuissance monter (je sais, je prends tout à cœur) jusqu’au moment où Sylviane, apercevant mon trouble pose la question de trop « mais pourquoi ça te touche autant, M.J. ? » Explosion. J’ai eu l’impression de me retrouver enfant, désarmée et incapable de m’exprimer distinctement. Je suis sortie en m’excusant, honteuse de me donner ainsi en spectacle. Mes jambes m’ont lâchées, le souffle m’a manqué : crise de tétanie et spasmophilie. Rien que ça. Pour un détail insignifiant, j’avais bien conscience d’être dans l’excès total de réaction.

Après en être arrivée à ce stade, j’ai d’abord pensé que ce n’était pas pour moi, ce genre de responsabilités. Que j’allais probablement finir par mourir si je restais.

Concernant monsieur Malchance, il a fini par se présenter devant le bureau pour répondre de ses actes. Quand Bernard a fait le compte rendu de l’entrevue on l’entendait jubiler en disant «  il n’a pas fait le malin, il s’est excusé platement et a dit qu’il ne le ferait plus, tête basse »… La nausée m’est revenue mais j’ai récité mentalement des tables de multiplication, ça aide.

Je suis restée à deux conditions : donner mon avis, toujours, et écrire. C’est ma thérapie.

[Crédit photo de couverture: etaletaculture.fr]